La comtesse qui ne voulait pas compter

Do you know la campagne Pastré ? Ce sont 112 hectares de nature entre la Pointe rouge et Marseilleveyre, aux portes des calanques avec des demeures remarquables, des petits canaux, de grandes pelouses, des arbres aux essences variées. Un domaine qui n’a pas subi l’appétit mortifère des promoteurs immobiliers, à l’instar du parc du Roy d’Espagne ou des hôtels particuliers du Prado et du Boulevard Michelet. A qui doit-on ce miracle de nature et d’histoire préservée ? A une femme dépensière, mais généreuse : Lily Pastré.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser ce petit nom de fille des faubourgs, Lily Pastré fut non seulement comtesse par son mariage, mais avant cela, l’héritière des Noilly-Prat, dont le vermouth était l’une des boisson apéritives les plus prisées de l’entre deux-guerre. Née en 1891, Marie-Louise Double de Saint-Lambert (alias Lily) appartenait à la haute société marseillaise. Éducation soignée, cours de musique, pratique de la natation et du tennis… Sa jeunesse dorée s’écoule paisiblement dans la bastide familiale avant d’épouser le comte Jean Pastré, dont la famille est aussi l’une des grandes fortunes de Marseille. Joueur de polo à ses heures, il a participé aux Jeux Olympiques de Paris en 1924. Ils partagent leur temps entre le château Pastré et Paris, entretenant une vie mondaine qui aurait fait les belles pages de Gala. Lui, multiplie les aventures avec les petites femmes de Paris, elle, découvre la folle ébullition artistique, s’enivre d’opéras et de concerts, mais pas que… Elle boit comme un trou, fume comme un pompier et accumule les kilos. Contrairement aux usages de son milieu, elle choisit de ne plus subir sa condition en silence. Elle divorce de son mari volage en 1939 alors que la guerre éclate, et part s’installer à Marseille avec ses trois enfants et son personnel de maison. Scandale.

Photographie Lily Pastré, années 30.

Son divorce lui laisse la jouissance du Château Pastré à Montredon où elle accueille les artistes qui fuient la zone occupée et qui n’ont plus rien. Elle crée l’association « Pour que l’esprit vive ». Le château ne désemplit pas et ce sont 20 à 25 personnes, qui chaque jour font honneur à sa table. Eternelle petite fille gâtée, Lily Pastré a quelques exigences auxquelles les invités permanents et les passagers de quelques jours se plient. Le déjeuner est à 13 heures. Après quoi c’est la sieste, souvent troublée par les pratiques musicales de Lily qui s’essaye à la pratique de la scie musicale. Ensuite, les hôtes font une partie de croquet : par prudence ils apprennent à limiter leur jeu, la comtesse ne supportant pas de perdre. Le soir venu, les pensionnaires se détendent, en jouant aux échecs ou bien en écoutant de la musique ou des lectures. Parmi ses invités, les compositeurs Darius Milhaud, Georges Auric, le photographe Luc Dietrich, les peintres André Masson, Rudolf Kundera, des hommes de lettres, les chanteuses Joséphine Baker, Edith Piaf et des musiciennes d’origine juive Lily Laskine, Youra Guller… entre autres. Elle les nourrit, les héberge, mais pourvoie aussi à leur besoins : elle paiera par exemple tous les frais médicaux de la pianiste Clara Haskil atteinte d’une tumeur à l’hypophyse et financera ensuite son exfiltration vers la Suisse.

Comme les personnages du film de Jean Renoir, Une partie de campagne, Lily Pastré, vit en dehors du temps et du fracas du monde. Ni résistante, ni collabo, elle s’arrange pour constituer et soutenir son cercle d’artistes. Elle flotte dans sa propre bulle d’art et de musique, dépensant sans compter son héritage et elle fait fi des moqueries sur son physique devenu disgracieux ou sur ses excentricités.

Apothéose de l’activité artistique de Montredon, la comtesse invite le tout-Marseille à assister le 27 juillet 1942, à une représentation du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare dans le décor naturel du parc, sous la pleine lune. Les rideaux et les tentures du château sont sacrifiés aux décors et aux costumes de la pièce réalisée dans la semi-clandestinité : vingt musiciens juifs composent en effet l’orchestre que dirige Manuel Rosenthal et les anciens des Ballets russes apportent leur savoir-faire. Ultime coup d’éclat, car cette soirée, signera la fin de l’impunité de la comtesse vis à vis des forces d’occupation. Marseille n’est plus en zone libre, et comme dans tout territoire occupé, elle doit subir les restrictions et évacuer une partir du domaine au profit des Allemands. Lily Pastré reprendra pleinement ses activités philanthropiques après la guerre. Elle souhaite créer un festival lyrique à l’image de celui de Bayreuth. Elle initie la première édition du festival des arts lyriques d’Aix-en-Provence en 1948 : les représentations ont lieu à Aix, mais les artistes sont accueillis à Montredon. Elle se fâche très rapidement avec le cofondateur Gabriel Dussurget et ne participera plus au festival. Sa dernière grande action de mécénat sera pour l’Abbé Pierre, elle contribue à son oeuvre et cède un de ces terrains aux compagnons d’Emmaüs.

Ses dernières années, elle les vit en recluse, fâchée ou oubliée, ruinée par ses largesses. Elle fait la donation de sa bastide peu de temps avant sa mort en juin 1974 à la Ville de Marseille, qui finit d’acquérir la globalité de la Campagne Pastré en 1987. Au coeur de ce parc luxuriant devenu public, se nichent trois somptueuses bastides : la plus prestigieuse, le château Pastré (ou « Villa provençale » ), qui a abrité non seulement les folles heures de la comtesse, mais aussi le musée de la céramique et de la faïence de 1995 à 2013 avant que son fonds ne rejoigne le musée Borély. Il est aujourd’hui réservé à l’hébergement des hôtes de marque et aux réceptions officielles de la mairie. Le château Estrangin, dont le style est inspiré des demeures bourgeoises du nord de la France est occupé par un centre aéré de la mairie du 4e secteur. Quant au château Sanderval, il est resté une propriété privée et accueille un centre pour adolescents en difficulté. Un café associatif devait voir le jour dans une ancienne maison de gardien en 2021, mais cela ne s’est pas concrétisé. Par contre, il se chuchote que d’autres projets sont en cours…



Sources
Musiques-regenerees.fr
Calanques-parcnational.fr
marseille.fr/mairie

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