Marseille sous la peau – Entretien avec Lisa Vignoli

Marseille sous la peau – Entretien avec Lisa Vignoli

Comme la face émergée d’un iceberg, certains projets sont la partie visible d’un plus vaste plan – « un grand rêve, le graal dont on n’ose à peine prononcer le mot ». Celui qui lie l’écrivaine et journaliste Lisa Vignoli à l’artiste et commissaire d’exposition Emmanuelle Luciani est un de ceux-là.

Lisa Vignoli, Arthur Larrue et Emmanuelle Luciani au Pavillon Southway

Il y a quelques semaines, l’annonce d’une résidence d’écriture au Pavillon Southway apparaissait sur notre fil Instagram comme l’évidence d’une complicité de longue date. Et si la nouvelle ainsi publiée sur le réseau social sonnait comme une déclaration publique d’amitié, comment ne pas voir les enjeux d‘une telle association ? Connaissant l’engagement professionnel des deux femmes dans leur domaine respectif, cette connexion ne pouvait être uniquement le fruit d’un concours de circonstances. Comment s’est tissé ce que Lisa Vignoli appelle ce « fil invisible » entre elle et Emmanuelle ? Et au-delà de leurs racines marseillaises et corses communes et de l’admiration mutuelle qu’elles se portent, quel est ce « grand rêve » dont la résidence serait un avant-goût au Pavillon Southway ? C’est devant un café chez Cécile, à Malmousque, à l’abri du mistral particulièrement déchainé ce matin-là, que Lisa répond à mes questions. Sur la table, la Une de la Provence affiche les mots de Bruno Pavlovsky, président de Chanel : « Marseille fait rêver ». Et partout autour de nous, la porosité entre les mondanités parisiennes et marseillaises.

Alors que la ville – qui fut son refuge pendant longtemps – s’ouvre à tous les vents, que pense-t-elle de cette vision fantasmée de Marseille ?

D’après Lisa Vignoli, cet imaginaire-là – cette mythologie de Marseille qui fait que certains la croient uniquement tournée vers la mer et le soleil – il faut s’en détacher en réinjectant en permanence et de manière répétée la culture, la littérature, la photographie… tout ce qui la rattache à une autre image. « Pilonner », comme elle dit en référence à l’ex-préfète de police de la ville, ce que nous savons de Marseille par l’intermédiaire des arts. On commence à saisir ce qui sous-tend son projet de résidence d’écriture au Pavillon Southway.

Lisa Vignoli ©Mattias Indjic

Écrire sur le Sud, sur ceux qui ont le privilège de grandir en bord de mer, et sur l’attachement à un territoire – Lisa Vignoli sait le faire. Elle le fait avec beaucoup de finesse dans son troisième roman Nue propriété (publié en 2022, aux éditions Stock). Mais cette fois-ci, à l’instar du Prix La Ponche qu’elle a créé il y a deux ans, elle préfère donner la parole aux écrivains qu‘elle affectionne en leur donnant une seule consigne: écrire une lettre à Marseille avant leur départ et prendre le temps d’une lecture en petit comité.

« J’aime beaucoup que des gens de l’extérieur viennent poser leur regard sur cette ville. Qu’ils s’approprient l’histoire. Je remarque que moi-même quand je dézoome, quand je prends du recul, je la vois différemment ».

Comme des anthropologues qui arriveraient en terre inconnue pour nous aider à observer les particularismes locaux avec un œil vierge, les auteurs appelés par Lisa ont un rôle à jouer dans notre compréhension de Marseille.

Lisa Vignoli et Emmanuelle Luciani avec Arthur Larrue lors de sa résidence d’écriture au Pavillon Southway.

Pour inaugurer cette première résidence, Lisa Vignoli a invité Arthur Larrue. « Il a vu quelque chose de rare à ses yeux à propos de Marseille: la façon avec laquelle les gens qui vivent ici parlent de leur ville comme d’un personnage qui les accompagne ». Lisa précise : « les gens ont leurs amours, leurs emmerdes, leurs insomnies, leurs enfants, leur travail… et Marseille. Et faire en sorte que les écrivains viennent observer ce personnage de roman, est une chance ! ».

Elle rappelle aussi les mots de Jean-Claude Izzo: « D’où que l’on vienne, on est chez soi à Marseille ». Alors bien sûr, elle sait que c’est un angélisme, que dans les faits c’est plus compliqué. Mais, pour elle, ça reste vrai : « Marseille prend tout le monde ».

Pourquoi n’a t-elle pas encore écrit sur Marseille ? Justement, cette question la traverse de plus en plus. Elle adorerait et aurait déjà une idée de la fresque que ça pourrait être. Mais c’est comme si le sujet était à ce point gravé en elle – « engrammé » comme elle dit – tellement évident qu’elle ne peut le partager qu’avec des gens qui comprendraient comme elle, en un mot, une expression, ce qu’elle veut dire. « L’expliquer au monde me semblerait très difficile. Ça me rappelle la galéjade – cet art de raconter des histoires qui t’attrapent sans que l’on sache à quoi ça tient. Et souvent, quand je pense à Marseille, je vois plus un documentaire qu’un roman parce que je ne sais pas si j’aurais le talent de les traduire à l’écrit. Pour moi, Marseille est beaucoup le lieu de l’oralité ! ».

Lisa n’aurait-elle pas Marseille un peu trop dans la peau finalement ? Elle m’explique :

« J’ai des choses en moi qui sont effectivement sous la peau. J’aimerais parler de l’odeur de l’essence et du plastique mélangée à celle de la Pointe Rouge quand je partais en bateau avec ma grand-mère et, en même temps, du ponton en bois inégal qui ne doit plus du tout être comme ça aujourd’hui. Depuis toujours, la première chose que je fais en arrivant à Marseille, c’est aller courir sur la Corniche. Mon corps est beaucoup plus présent ici qu’à Paris. »

Ce lien physique à Marseille nous ramène à Emmanuelle Luciani. Lisa trouve admirable qu’Emmanuelle ait réussi à mener une telle carrière dans l’art contemporain sans quitter Marseille : « C’est facile de penser qu’il faut aller à Paris pour ça. Mais Emmanuelle a réussi à avoir un rayonnement en gardant ses racines. Elle aurait vécu ça comme une trahison, je pense ». En nous racontant la fidélité d’Emmanuelle pour sa ville, Lisa évoque aussi le cadre de leur rencontre. Elles ont fait connaissance par le travail, et même si leurs univers semblaient différents, Lisa parle d’un fil transparent entre elles. De valeurs communes, de goûts partagés, d’un ADN. Une connexion assez forte pour faire naître un rêve commun.

Lisa Vignoli et Emmanuelle Luciani ©Alexis Armanet

Il y a quelques années, Lisa fit ouvrir le château Pastré pour Dominique de Saint Pern qui publiait à cette période le tome 2 de la biographie d’Edmonde Charles Roux. En voyant ce lieu incroyable – mais vide, elle pensa : « Il faut faire un lieu de vie et le vivre comme une résidence. Et oui, le grand rêve, le Graal dont on ose à peine prononcer le mot : c’est la villa Médicis ». Emmanuelle, qui le faisait déjà à son échelle au Pavillon Southway, avait aussi cette idée dans un coin de sa tête. C’est donc devenu un cap, un horizon à atteindre pour elles. Mais conscientes qu’un tel projet prend du temps, elles avaient envie de concrétiser cette histoire en démarrant les résidences d’écriture au Pavillon dès maintenant. Une impatience largement récompensée puisque le résultat a dépassé leurs attentes. La soirée de clôture de la première résidence a été un moment de pure magie. La suite continue à la rentrée avec l’arrivée de Nicolas Mathieu (Prix Goncourt 2018) à Marseille. Et même si on garde un œil sur le château Pastré, Lisa Vignoli et ses invités nous donneront sans aucun de doute de quoi patienter.


Notes et références
Lisa Vignoli, Nue propriété, éditions Stock, 2022.
Jean-Claude Izzo, Total Kheops, éditions Gallimard, 1995.
Dominique de Saint Pern, Edmonde, éditions Stock, 2019.

Site web de Southway Studio
Notre article sur le Pavillon Southway
La vidéo sur Instagram de la résidence d’Arthur Larrue au Pavillon Southway.

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